« La seconde vie d’Eva Braun » de Grégor Péan

Mais bon, de toute façon, avec Eva Braun, il va falloir tout reprendre depuis le début. Vu l’insouciance dont elle a toujours fait preuve, vu le temps passé à jouer la petite maîtresse de maison à Berchtesgaden, à filmer son bonhomme en uniforme, assortissant ses films de titres niaiseux, oui, il va falloir tout reprendre. Quelque chose s’est mal emmanché au départ.

Paru en ce début d’année 2022 aux Éditions Robert Laffont, La seconde vie d’Eva Braun est un excellent roman de Grégor Péan . Qu’aurait pu être la vie de l’épouse d’Hitler si elle avait échappé au suicide planifié par son homme ? À quelle existence a-t-on droit quand on a partagé la vie d’un des plus grands criminels de l’Histoire ?

Grégor Péan a déjà travaillé sur la période nazie avec son père Pierre Péan sur un précédent livre très touchant et très bien documenté (ici) et, dans ce roman-ci, les références historiques sont aussi très précises.

Eva Braun

La seconde vie d’Eva Braun commence quand Hitler se demande pourquoi, au fond, sa douce et tendre devrait mourir avec lui : Tu es la pureté de ce monde, de mon monde. Il faut que tu vives.

Et voilà qu’elle quitte le Führerbunker après son mariage le 29 Avril 1945 avec deux SS et le docteur Morell. Et voilà qu’on l’endort et qu’on te la colle dans le coffre de la Mercedes car il s’agit de quitter Berlin le plus discrètement possible. Mais ça ne se passe pas du tout comme prévu. Berlin est bombardé. C’est difficile de rouler.

Natacha Petrovna

Natacha est traductrice et vit dans un quartier moscovite. Elle n’a jamais manié que le stylo et la machine à écrire, elle discute avec son éditeur de l’invasion allemande, des auteurs qu’elle traduit.

Et puis, elle doit participer à l’effort de guerre en travaillant dans une usine de moteurs ; elle sera ensuite embauchée par le ministère des Armées à Moscou où elle prendra ses fonctions d’interprète de guerre.

Les deux femmes vont se rencontrer

C’est une perspective intéressante de ce roman : Eva, la petite idiote qui ne s’est jamais posé de questions, qui n’a rien compris ou cherché à comprendre ce qui se passait sous ses yeux et Natacha qui a vécu la souffrance causée à son peuple par le mari de l’autre. Eva est dépouillée de ce qui lui procurait le respect – fut-il empli de pensées dédaigneuses – des hommes de mains de son mec.

Grégor Péan pose en fil conducteur de son roman des sujets qui interrogent : Que reste-t-il à Eva Braun ? Est-elle toujours cette fille futile ? cette idiote énamourée ? Est-ce qu’elle va enfin remettre en question les funestes décisions de son dieu et maître ? son propre aveuglement ? Et nous, est-ce qu’on doit se venger sur les montres ?

Alors, c’est vrai que l’auteur ne la ménage pas, la jeune écervelée, mais c’est pour mieux révéler sa part d’humanité conjuguée à la noblesse de coeur de Natacha.

Il faut lire ce roman

Il y a de nombreuses références historiques notamment sur l’attitude d’Hitler avec ses femmes, sa manière dominatrice de les aimer.

Et puis c’est un roman intéressant, étonnant – quelle excellente idée – et bien écrit, on y retrouve le style de Grégor Péan, direct et précis dans le choix des mots.